Partie 1 - L'ampleur : 104 000 affaires sans suite

En 2025, les tribunaux de première instance ivoiriens avaient 252 063 affaires à traiter. Seules 147 584 ont été effectivement traitées - soit un taux d'absorption de 58,6%. Concrètement : 104 479 affaires n'ont jamais été jugées.
Ce chiffre n'est pas une anomalie ponctuelle. Il s'inscrit dans une tendance préoccupante : après un pic à 85,1% en 2021, le taux d'absorption n'a cessé de baisser, atteignant son niveau le plus bas en 2025. La justice ivoirienne traite de moins en moins bien un volume de plus en plus élevé - les affaires à traiter ont augmenté de 9,2% entre 2024 et 2025.
Partie 2 - Où : Abidjan concentre tout

La répartition géographique des affaires révèle une concentration extrême. Le tribunal d'Abidjan Plateau seul concentre 55 798 affaires - soit plus que les 10 tribunaux régionaux suivants réunis. Yopougon suit avec 30 168 affaires.
Deux signaux méritent attention : Bingerville affiche une explosion de +178% en un an - signe d'une urbanisation rapide que les infrastructures judiciaires ne suivent pas. À l'inverse, le Tribunal de Commerce d'Abidjan recule de 42% - une baisse qui interroge sur l'accès réel des entreprises à la justice commerciale.
Partie 3 - Pourquoi : l'instruction pénale bloque tout

La Cour d'appel d'Abidjan est en crise : seulement 22% d'absorption - 14 914 dossiers reçus, 3 238 traités. Les cours d'appel de Bouaké et Korhogo affichent 71% - trois fois mieux. L'écart révèle un problème structurel concentré à Abidjan, pas un problème national uniforme.
La décomposition par type de procédure localise précisément le goulot d'étranglement : l'instruction pénale n'absorbe que 20% de ses dossiers. En revanche, les conclusions écrites (97%) et les parquets pénaux (75%) fonctionnent correctement. Ce n'est pas toute la justice qui est bloquée - c'est l'instruction pénale qui paralyse le système.
Ce que ça signifie concrètement : un accusé dont le dossier est en instruction pénale peut attendre des mois ou des années avant que son affaire progresse. C'est là que se jouent les détentions provisoires prolongées.
Partie 4 - La cause profonde : 536 affaires par magistrat

En 2025, la Côte d'Ivoire compte 470 magistrats pour 252 063 affaires à traiter - soit 536 affaires par magistrat. Ce ratio a augmenté chaque année depuis 2022 (339 affaires/magistrat), sans que le nombre de magistrats suive la même progression.
Le nombre de magistrats en TPI (tribunaux de première instance) est passé de 310 à 340 entre 2021 et 2025 - une hausse de 10%. Dans le même temps, le volume d'affaires a augmenté de près de 30%. Le système recrute, mais pas assez vite.
Ce que les données ne disent pas - Limites
- Pas de données sur la détention provisoire. L'annuaire ne permet pas de savoir combien de personnes sont détenues en attente de jugement parmi les 104 479 affaires non traitées - c'est pourtant l'impact humain le plus direct.
- Taux d'absorption ≠ qualité des jugements. Une affaire "traitée" peut avoir été classée sans suite, renvoyée ou mal jugée. Le taux mesure le volume, pas la qualité de la justice rendue.
- Données 2025 = année judiciaire 2024-2025. L'annuaire couvre l'année judiciaire, pas l'année civile - les comparaisons avec d'autres sources doivent en tenir compte.
- Pas de données sur les moyens matériels. Le nombre de salles d'audience, de greffiers, d'équipements informatiques n'est pas disponible - des facteurs pourtant déterminants dans la capacité de traitement.